La justice : sang contaminé

Piliers de la démocratie - la justice : sang contaminé

La justice : sang contaminé

Visionnez le reportage intégral. (Anglais seulement)

Il y a vingt-cinq ans, le Canada entama l’une des enquêtes publiques les plus médiatisées de son histoire. En 1993, le gouvernement du Canada nomma le juge Horace Krever à la tête d’une équipe chargée de déterminer comment la Croix-Rouge Canadienne et le système de santé ont permis que des Canadiens reçoivent des transfusions sanguines contaminées par le virus de l’hépatite C et par le VIH.

Plus de 30 000 Canadiens contractèrent à leur insu l’hépatite C, et 2 000 autres, le VIH.

Cette tragédie était évitable.

Durant les années 1980, des personnes – surtout de jeunes hommes homosexuels – commencent à mourir d’une maladie qui détruit leur système immunitaire. Le milieu médical n’arrive pas encore à comprendre le mode de transmission de cette maladie surnommée le « cancer des gais ». Toutefois, un épidémiologiste américain sonne l’alarme. Haut et fort.

Dr. Don FrancisLe Dr Don Francis dirigeait le Center for Disease Control AIDS Laboratory Activities durant les années 1980.

Le Dr Don Francis, du Centers for Disease Control (les centres de prévention des maladies, à Atlanta) prévient que cette maladie est transmise par le sang; mais ses mises en garde sont en grande partie ignorées, y compris par la Croix-Rouge canadienne.

« En ce qui concerne le VIH, nous avons bien vite compris qu’il s’agissait d’une maladie transmise par voie sanguine. Nous avons constaté que chez les hommes gais, il s’agissait d’une maladie transmise sexuellement. Puis, très vite, on voyait des cas de contamination par transfusion, où une personne ayant reçu une transfusion de sang provenant d’un donneur (souvent un homosexuel) contractaient le virus du SIDA » Dr Don Francis

Des milliers de gens sont morts inutilement, et c’est une bien malheureuse conséquence de leur léthargie et inaction.

Entrevue du Dr Don Francis (Anglais seulement)

En 1984, plusieurs grandes banques de sang aux États-Unis commencent à utiliser un nouveau test, l’épreuve indirecte de dépistage, pour détecter l’hépatite B, un indicateur du VIH. Cependant, la Croix-Rouge canadienne ne suit pas le mouvement, estimant que les 20 millions de dollars que cela coûterait ne permettrait de prévenir qu’un petit nombre de nouvelles infections.

La Croix-Rouge canadienne attend 1985 avant de commencer les tests de dépistage du VIH sur les dons de sang.

Entre-temps, un autre virus, l’hépatite C, s’introduit dans le système sanguin.

En 1984, Mike McCarthy reçoit du sang contaminé provenant d’une prison de l’Arkansas. Cet hémophile passe beaucoup de temps à l’hôpital à recevoir de nombreuses transfusions sanguines. Or, à la fin des années 1970, un nouvel espoir naît pour M. McCarthy et des dizaines de milliers d’hémophiles.

« Ils avaient mis au point un médicament miracle appelé Facteur VIII qui me permettait de m’injecter des produits sanguins et de mener une vie normale. » Mike McCarthy

Mike McCarthyMike McCarthy a reçu du sang contaminé en 1984

Peu de temps après avoir utilisé du Factor VIII, McCarthy est identifié comme présentant un risque élevé de recevoir des produits sanguins contaminés. Étant donné que le réseau d’approvisionnement en sang ne soumet pas ces produits à des essais rigoureux, le médecin de McCarthy lui recommande de cesser de prendre le concentré de Facteur VIII. Au cours des huit années suivantes, McCarthy devra retourner à l’ancienne méthode pour soulager ses saignements.

« Le jeune homme que j’étais a commencé à avoir très peur. Le médicament qui devait me permettre de mener une vie épanouie pouvait aussi me tuer. »Mike McCarthy

Entrevue du Mike McCarthy (Anglais seulement)

Malheureusement, cette précaution intervient trop tard. En 1992, M. McCarthy apprend qu’il n’a pas reçu de sang contaminé par le VIH mais qu’il a contracté l’hépatite C.

«  En 1992, tout ce que l’on savait de l’hépatite C était le fait qu’on en mourait au bout de plusieurs années. À l’époque, vous étiez soulagé de ne pas avoir contracté le VIH car ce virus-là tuait tout le monde. »

« Je pensais pouvoir poursuivre ma vie, mais je voulais comprendre pourquoi j’avais été contaminé par un virus potentiellement mortel. »Mike McCarthy

M. McCarthy n’est pas la seule victime du système d’approvisionnement en sang qui attend des réponses. Au moment de l’annonce de la mise sur pied de la Commission Krever, environ 33 000 patients ont déjà reçu des produits sanguins contaminés provenant du système canadiende collecte et de distribution du sang.

« Ils n’ont pas mis en œuvre un outil qui aurait pu réduire le risque des Canadiens, et cette décision s’est avérée fatale pour les gens qui comptaient sur des produits sanguins sûrs pour leurs transfusions. »Mike McCarthy

En octobre 1993, le juge Horace Krever est nommé à la tête de la commission chargée de faire toute la lumière sur la tragédie du sang contaminé au Canada. Les travaux, qui doivent normalement durer quelques mois, s’étaleront sur quatre ans.

Globe and Mail Headline - Ontario Judge to head blood probe

Andre Picard - Globe and MailLe journaliste André Picard a écrit des articles sur la tragédie du sang contaminé publiés dans le quotidien Globe and Mail.

André Picard, chroniqueur et journaliste au quotidien The Globe and Mail, a suivi de près la triste saga du sang contaminé. Il y a consacré un livre intitulé « The Gift of Death: Confronting Canada’s Tainted Blood Tragedy »

« Nous nous attendions à ce que cela se fasse de façon pragmatique et rapidement. C’est probablement ce que souhaitait Ottawa. » André Picard

Cette enquête semblait se nourrir de ses propres péripéties.

Entrevue du André Picard (Anglais seulement)

Le Rapport Krever est déposé à la Chambre des communes le 26 novembre 1997. Il critique sévèrement la Croix-Rouge ainsi que les gouvernements fédéral et provinciaux pour avoir fait fi des avertissements et agi de manière irresponsable malgré alors même que les cas de transmission du VIH et de l’hépatite C se multipliaient. Le rapport estime que 85 % des 30 000 cas d’infection au virus de l’hépatite C par transfusion sanguine signalés entre 1986 et 1990 auraient pu être évités.

Commission d’enquête sur l’approvisionnement en sang au Canada – Rapport final

1ière volume | 2e volume | 3e volume | Annexes

Horace Kreverle juge Horace Krever

Le rapport de la Commission Krever recommande plusieurs modifications au système canadien de gestion du sang ainsi que l’indemnisation de toutes les victimes. Cependant, après la publication du rapport Krever, le gouvernement fédéral annonce qu’il indemnisera seulement les victimes qui ont été infectées entre 1986 et 1990. Mike McCarthy ne figure pas sur cette liste.

« Les victimes lésées par le système d’approvisionnement en sang, qui ont demandé à la police et à la GRC d’ouvrir une enquête et de porter des accusations, ont dû défendre leurs intérêts et obtenir justice elles-mêmes. Si cette voix de patients n’avait pas été si active, les victimes n’auraient pas obtenu la moindre justice, même après le rapport Krever… »Mike McCarthy

Le 27 mars 1998, le ministre de la Santé Allan Rock tient une conférence de presse pour dévoiler le programme d’indemnisation du gouvernement fédéral. La salle est remplie de victimes du scandale du sang contaminé, y compris des victimes qui, comme Mike McCarthy, sont exclues de la liste des personnes admissibles au programme de compensation du gouvernement. Les « victimes oubliées » réagissent avec colère à l’annonce du gouvernement. Alors qu’il quitte la salle où se tient la conférence de presse, le ministre de la Santé se fait huer et certaines victims lui crient « quelle honte! Quelle honte! »

Allan Rock (on right)L’ancien ministre fédéral de la Santé Allan Rock annonce l’indemnisation des victimes ayant reçu du sang contaminé entre 1986 et 1990.

Le 20 novembre 2002, la GRC porte des accusations criminelles contre la Croix-Rouge canadienne, une entreprise pharmaceutique américaine, et quatre médecins pour leur implication dans la tragédie du sang contaminé.

Deux ans et demi plus tard, la Croix-Rouge plaide coupable à l’accusation d’avoir distribué un produit pharmaceutique contaminé. Elle paie une amende de 5 000 dollars et fait un don de 1,5 millions de dollars destiné au financement de la recherche.

L’entreprise pharmaceutique et les quatre médecins sont acquittés de tous les chefs d’inculpation qui pèsent contre eux.

Le 25 juillet 2006, le gouvernement fédéral annonce un programme d’indemnisation totalisant 1 milliard de dollars destiné à 5 500 personnes. Toutefois, les « victimes oubliées », qui ont contracté le virus de l’hépatite C avant 1986 et 1990, en sont exclues, dont Mike McCarthy.

La tragédie du sang contaminé demeure le pire désastre qu’ait connu le Canada en matière de santé publique.