La représentation : un camp divisé

Piliers de la démocratie - Un camp divisé

La représentation : un camp divisé

Visionnez le reportage intégral. (Anglais seulement)

On aurait cru regarder un épisode de la série « House of Cards » : des promesses politiques, tenues et rompues; des alliances stratégiques, brisées et renouées. Pourtant, il ne s’agit pas de fiction, car la victoire du Parti conservateur lors des élections fédérales de 2006 est un vrai drame joué sur la scène politique canadienne. Le 16 octobre 2003, devant une nuée de caméras à Ottawa, les chefs des deux partis conservateurs du Canada, Peter MacKay et Stephen Harper, font une annonce :

« C’est une journée historique et, je crois, exceptionnelle. Tard hier soir, M. Mackay et moi avons signé un accord de principe visant à créer un nouveau parti politique : le nouveau Parti conservateur du Canada. »

Ancien premier ministre Stephen Harper

 

Durant la tempête médiatique qui s’ensuit, la fusion du Parti progressiste-conservateur et de l’Alliance canadienne est surnommée « l’union de la droite ». Toutefois, l’histoire remonte vraiment à plus de vingt ans plus tôt, lors de la scission de la droite. Dans les années 1980, un Albertain se sentait de plus en plus frustré par le gouvernement conservateur de l’époque, dirigé par le premier ministre Brian Mulroney. Preston Manning, fils de l’ancien premier ministre de l’Alberta Ernest Manning, constate que l’on néglige l’Ouest canadien.

« L’Ouest était de plus en plus ignoré par les deux partis traditionnels. Le Parti libéral, en raison du Programme énergétique national, mais aussi le désenchantement avec l’Administration Mulroney, notamment parce que l’on accordait peu d’attention aux préoccupations de l’Ouest et à cause d’un manque de responsabilité fiscale. » Preston Manning ex-chef du Parti réformiste du Canada et de l’Opposition officielle (1997 – 2000)

Entrevue complete: Preston Manning (Anglais seulement)

Le 31 octobre, 1987, le Parti réformiste du Canada voit le jour.

« L’Ouest de demain est fondé sur les principes de liberté d’entreprise, de responsabilité financière, de compassion envers les jeunes, les personnes âgées, les malades et les pauvres, d’égalité des citoyens, ainsi que de provinces et de démocratie qui reflètent le bon sens des gens ordinaires. »

Preston Manning

 

Faute de temps suffisant pour s’établir comme force politique sur la scène fédérale avant les élections de 1988, le Parti réformiste n’obtient aucun siège lors de cette première participation à un scrutin.

Au moment des élections fédérales de 1993, le Parti réformiste avait gagné du terrain et attiré de nombreux partisans. En à peine six ans, le Parti réussit à remporter 52 sièges et ainsi devient le troisième parti officiel. Par contre, le Parti conservateur, dirigé à cette époque par Kim Campbell, perd 154 de ses 156 sièges, la pire défaite depuis la création du Parti lors de la confédération. Le Bloc Québécois, sous la direction de Lucien Bouchard, remporte 54 sièges et devient l’Opposition officielle. Les libéraux obtiennent la majorité des sièges et Jean Chrétiendevient premier ministre.

Quatre ans plus tard, le 2 juin 1997, le Parti réformiste obtient 60 sièges et devient l’Opposition officielle, tandis que le Parti progressiste-conservateur, le vieux parti conservateur, n’en remporte que 20. Sous la direction du premier ministre Jean Chrétien, les libéraux demeurent un gouvernement majoritaire.

Preston Manning in the HOCPreston Manning, ex-chef du Parti réformiste du Canada et de l’Opposition officielle

« La division du vote demeurait un problème » affirme M. Manning. « Donc il y a eu la division du vote en 1993, qui a donné le pouvoir aux libéraux, et la division du vote en 1997, qui le leur ont donné. »

À ce stade, il semble évident pour M. Manning qu’une victoire électorale pour les conservateurs ne sera pas possible tant que la division du vote persiste. Il faudra donc convaincre les progressistes-conservateurs, le parti abandonné auparavant, que vous avez besoin d’eux autant qu’ils ont besoin de vous. Bien sûr, ce n’est pas aussi simple, car on parle ici de politique.

« Nous n’avons pas dit : “joignons-nous au PCC.,” mais plutôt : “formons un comité chargé de trouver un terrain d’entente avec certains de ces autres partisans conservateurs” » Preston Manning

 

C’est donc ce qu’il fit. En 2000, le Parti réformiste se rebaptise l’Alliance Canadienne, parti politique consacré à réunir les conservateurs en un parti et à mettre fin à la division du vote.

Preston ManningPreston Manning

À l’époque, Joe Clark est chef du Parti progressiste-conservateur. Pour sa part, M. Clark n’a aucun intérêt à unir les forces de son parti à celles de l’Alliance.

« La seule façon de convaincre les autres conservateurs qu’il s’agissait d’un véritable effort était de mettre la direction du parti sur la table et d’encourager le conservateur albertain Stockwell Day à se présenter ainsi que l’éminent conservateur ontarien Tom Long à se présenter »

« La chirurgie a été une réussite, mais le chirurgien est mort. »

Preston Manning

 

Stockwell DayStockwell Day, ancien chef de l’Alliance canadienne

Ainsi, le nouveau parti de l’Alliance organise un congrès à la direction. Et le fondateur du parti, Preston Manning, est remplacé par Stockwell Day. Au printemps de l’an 2000, peu après que M. Day eut fait son entrée à la Chambre des communes, le premier ministre Jean Chrétien déclenche subitement des élections prévues pour le mois de novembre. Les libéraux l’emportent et forment encore une fois un gouvernement majoritaire. L’Alliance canadienne obtient 66 sièges. Les progressistes-conservateurs perdent des sièges, n’en retenant que 12, soit huit de moins qu’aux dernières élections.

« Lorsque vous êtes divisés, comme le veut le dicton, une maison divisée contre elle-même ne peut subsister ».

Peter Mackay — ancien chef du Parti progressiste-conservateur

 

Entrevue complete : Peter McKay (Anglais seulement)

Le parti Alliance canadienne commence maintenant à faire face à de nouveaux défis. Plusieurs experts politiques ainsi que les médias qualifient M. Day de conservateur social extrême, de raciste et d’homophobe, et l’accusent d’avoir des motifs cachés. Vers la fin de l’an 2001, M. Day accepte de démissionner en tant que chef du parti afin de déclencher une nouvelle course à la direction. En mars 2002, Stockwell Day est remplacé par Stephen Harper au premier tour de scrutin.

Alors que M. Harper absorbe une nouvelle vague de partisans, Joe Clark annonce qu’il démissionne de la direction du Parti progressiste-conservateur.

Stephen HarperStephen Harper remporte la course à la direction de l’Alliance canadienne le 20 mars 2002

« Après que Joe Clark a décidé de démissionner, en raison de ce qui doit avoir été un résultat des plus décevants lors de son retour en politique ainsi que lorsqu’il tenta d’occuper de nouveau le fauteuil du premier ministre, quelques-uns d’entre nous ont décidé de briguer la direction », confirme Peter MacKay.

Peter MackayPeter MacKay – ex-chef du Parti progressiste-conservateur (mai 2003 – décembre 2003)

Lors du congrès, il reste quatre candidats dans la course à la direction des progressistes-conservateurs : Jim Prentice, Scott Brison, Peter MacKay et David Orchard, un agriculteur de la Saskatchewan.

« [Lorsque je repense à ce congrès,] il est évident que personne n’allait rafler les suffrages. Il n’était pas question d’une grande victoire au premier tour. On s’attendait à ce qu’il y ait du marchandage politique. »

Rick Salutin – journaliste

 

Entrevue complete : Rick Salutin (Anglais seulement)

L’avenir de la droite se déciderait en une seule fin de semaine à la fin du mois de mai 2003, au Palais des congrès du Toronto métropolitain. Le congrès à la direction se déroule à la manière traditionnelle avec pancartes et t-shirts ainsi que chants et cris scandés à l’endroit des candidats. C’était un congrès que Rick Salutin qualifie de « schizophrénique ».

Rick SalutinRick Salutin

« Il y avait certaines choses, c’est-à-dire, on faisait du cinéma, un peu drôle et un peu grossier, où le chef d’un parti tentait de convaincre quelqu’un qui était sur le point d’être éliminé du scrutin d’emmener ses partisans. Tu traverses la salle, tu parles au candidat, qui est sur le point d’être éliminé, et soit qu’il dirige son parti vers le tien, soit qu’il fait volte-face ou bien il se redirige tout simplement vers un autre parti. » Rick Salutin

 

Scott Brison perd au premier tour et se joint aussitôt au camp de Jim Prentice. David Orchard se rend au deuxième tour, mais personne ne s’attend à ce qu’il batte les favoris Jim Prentice et Peter MacKay. Comme prévu, M. Orchard est éliminé au troisième tour. Ainsi, Jim Prentice et Peter MacKay sont les derniers candidats dans la course. Ce qui signifie que David Orchard se retrouve en position de force.

Scott Brison et Jim Prentice au Congrès du Parti p.-c., à TorontoScott Brison et Jim Prentice au Congrès du Parti p.-c., à Toronto (31 mai 2003)

« En politique, l’art du compromis c’est l’art du possible »

Peter MacKay

 

« Peter, je crois, est monté ou David est monté dans les gradins qui y étaient et en sont arrivés à une entente. » se souvient M. Salutin.

David a annoncé qu’il accordait son appui à Peter, en vertu d’une entente signée, et que celle-ci comprenait au moins deux dispositions.

David Orchard et Peter MacKay au Congrès du Parti p.-c., à TorontoDavid Orchard et Peter MacKay au Congrès du Parti p.-c., à Toronto (31 mai 2003)

 

Une partie de l’entente se rapporte au libre-échange. L’autre est une promesse selon laquelle M. Mackay ne fusionnerait pas les progressistes-conservateurs et l’Alliance canadienne.

« Plus tard, on m’a vertement critiqué pour avoir été supposément le seul qui aurait signé une entente avec David Orchard. Et je l’ai toléré plutôt que de dire : “un instant, les autres étaient tout aussi prêts à signer une entente quelconque, et plus encore.” » affirme M. MacKay.

« Comment le sais-je ? Lorsque je parlais à David Orchard, son téléphone a sonné. C’était Scott Brison, qui lui téléphonait au nom de Jim Prentice pour lui faire une proposition. Celle-ci était identique à la discussion que nous étions en train de poursuivre. ».

Peter MackayPeter MacKay

Peter MacKay l’emporte au dernier tour, devenant ainsi le chef des progressistes-conservateurs. L’entente qu’il avait signée pour convaincre David Orchard de l’appuyer et donc garantir sa victoire est surnommée le « pacte avec le diable ».

Le 16 octobre 2003, à peine cinq mois après avoir conclu l’entente avec M. Orchard qui lui a permis d’être élu chef du Parti progressiste-conservateur, Peter MacKay se présente devant les caméras de télévision en compagnie de Stephen Harper pour annoncer la fusion de son parti et de l’Alliance canadienne.

« Je croyais naïvement qu’il serait impensable que Peter Mackay signe cette entente et, en moins d’un an, qu’il fasse comme si elle n’existait pas. » .

Peter MacKay doit subir les contrecoups des membres du Parti et des médias.

« Les médias ont présenté [l’entente] comme la manœuvre la plus sinistre et sournoise commise au cours de l’histoire politique récente. Rien ne saurait être plus loin de la vérité. »

Le 6 décembre 2003, les deux partis fusionnent pour former le Parti conservateur du Canada.

« Du point de vue politique, j’étais gravement blessé à l’issue de ce congrès, à tel point que je me sentais moins apte à diriger le parti » selon M. MacKay, lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait pas brigué la direction du nouveau Parti conservateur du Canada.

Le 20 mars 2004, Stephen Harper, qui a remporté la majorité des voix lors du premier tour de scrutin, est élu le premier chef du Parti conservateur du Canada. En 2006, le nouveau Parti conservateur du Canada et son chef M. Harper remportent les élections, délogeant les libéraux pour la première fois en 13 ans.

Lors des élections de 2011, les conservateurs obtiennent une majorité des sièges. Ils resteront au pouvoir jusqu’en 2015.

Stephen Harper remporte le scrutin fédéral de 2006Stephen Harper remporte le scrutin fédéral de 2006